PEUT-ON TOUT DIRE DE SOI ?

 

            Raconter une expérience vécue fait partie du processus de construction sociale élémentaire. Les Hommes entre eux communiquent, s’affirment et ont recours à la narration du vécu pour mettre en avant une pensée ou un savoir. Aussi, l’expérience et le récit de cette expérience semblent être un gage de savoir et une assurance argumentative. Pourtant, en se racontant, l’Homme peut-être soupçonné de déformer le réel, soit en l’améliorant (en omettant de communiquer certains détails pénibles ou jugés anodins), soit en le dégradant, en l’avilissant (cherchant alors la compassion ou la pitié). Dans tout récit de vie, un pacte semble se nouer entre l’émetteur et le récepteur : ce pacte repose sur le fait que le message énoncé doit être honnête et vrai. Sans cela, l’atout argumentatif de l’expérience vécue ne peut subsister et le narrateur devient affabulateur. Si cela est vrai pour l’anecdote que l’on se raconte entre amis ou avec des connaissances, cela devient d’autant plus vrai quand nous nous intéressons aux personnes qui ont choisi de livrer leur expérience de vie au public, qui ont fait le choix d’exposer leur vie aux yeux du monde (que ce soit dans l’autobiographie, le journal intime édité ou les mémoires). De même que l’anecdote à visée argumentaire ne supporterait pas la suspicion du mensonge, le récit de vie ne résisterait pas aux accusations s’il n’était qu’un vil simulacre. Quand ils racontent leurs vies, les artistes (autobiographes, autoportraitistes) s’engagent à dire la vérité. Pourtant, dire ce qui est vrai est avant tout un exercice de mémoire, c’est se contraindre au souvenir. La question se pose alors : peut-on tout dire de soi ? Si le problème de l’altération de la mémoire est celui que nous avons soulevé en premier, il n’est pas le seul puisque l’Homme est réputé pour garder une part de mystère, cultiver un jardin secret. Comment concilier alors l’envie de raconter, le fait humain de n’en être pas capable et la volonté de préserver quelques pensées secrètes ?

            Pourquoi vouloir se raconter ? Dans notre société, où l’image dirige l’homme, le récit de vie semble être un écho bruyant à ces projections multiples, idéales et silencieuses. Se raconter, c’est faire sonner une âme sous un corps : la faire réagir. Raconter sa vie serait alors un moyen d’affirmer la pensée enfermée sous son enveloppe de chair si plébiscitée et si marchande. L’expérience personnelle viendrait repositionner l’individu comme être pensant puisque doté d’un vécu et réagissant par rapport à ce dernier.

Dans cette optique, le récit de vie répondrait à une nécessité : se libérer de ses sentiments. Caché sous cette idée de liberté, il faut voir une idée d’épanchement. Raconter une histoire vécue ou une expérience personnelle, c’est avant tout l’extérioriser, la rendre extérieure à soi afin de pouvoir l’analyser comme un objet. Dans le transfert du subjectif vers l’objectif, le sujet se sépare progressivement des effets de l’action et, en les coordonnant au vécu, en reliant les conséquences aux causes puis, finalement, en rendant compte des effets à un tiers (qu’il soit physique (humain), ou matériel (livre)), il rejette l’expérience sensuelle au profit d’une expérience intellectuelle.  C’est à cette tentative de mise à distance de soi que Michel Leiris s’entraîne dans l’incipit de L’Âge d’Homme. En faisant son autoportrait, l’auteur semble vouloir se défaire de la répulsion qu’il ressent face à sa propre image, se défaire de son aversion charnelle. Il s’analyse quasi médicalement, se regarde et se décrit afin d’exorciser sa « laideur humiliante ». En s’écrivant, Michel Leiris essaie d’atteindre la connaissance de soi dont Socrate avait montré la force absolue : « Connais toi toi-même » (Par le travail de description d’abord, puis d’introspection ensuite) par par le souvenir, atteint enfin la sagesse. L’épanchement permet alors une affirmation de soi.

            Une fois que les sentiments ne bouleversent plus le sujet, qu’il les a mis à distance et les a analysé, il peut alors s’affirmer. Cette affirmation est dépendante d’une retranscription où, celui qui raconte l’histoire est la même personne que celui qui l’a vécue. Par ce biais, le sujet accepte l’événement vécu comme faisant partie intégrante de son histoire et l’adopte dans la chronologie de sa vie. Il place cet événement à la suite des autres déjà assimilés et l’intègre comme élément structurant. C’est ainsi que Frida Khalo, dans son Autoportrait à la colonne brisée, fait apparaître les évènements successifs qui l’ont construite (et meurtrie). Torse nue (seulement harnaché dans un corset), le buste ouvert sur toute la hauteur, laissant apparaitre une colonne ionique brisée, l’artiste dévoile son corps fracturé en de multiples endroit lors d’un terrible accident de la route. Le linceul, négligemment posé sur ses hanches et recouvrant son sexe est un rappel des nombreuses fausses couche et de la stérilité de l’artiste. Chaque clou planté sur son corps témoigne des peines quotidiennes et le clou le plus gros, enfoncé dans le cœur est le symbole de la trahison de son époux (qui le trompe avec sa sœur). Autour de ses yeux, des larmes mais toujours le même visage impassible. L’image de Frida devient le support de son histoire et chaque événement de sa vie se révèle sous le symbole. L’autoportrait devient un récit de vie et l’artiste mexicaine, tout comme l’avait fait Montaigne (en littérature), en étant la « matière » de son œuvre, tend vers son auto-analyse.

Dans ses Essais, écrits entre 1533 et 1592, Michel de Montaigne expérimente l’écriture de la sensation humaine en se prenant comme sujet de son ouvrage : « Je suis moi-même la matière de mon livre » affirme-t-il dès le prologue. Il souhaite se peindre sans concession, donner à ses proches un témoignage de son âme, une connaissance parfaite de l’homme qu’il est – était. Mais, au delà de l’autobiographie, Montaigne cherche surtout à comprendre la machine humaine et ses considérations personnelles dépassent souvent le cadre du « je ».  Se peindre, se raconter ne dépend plus seulement d’une volonté unique de se comprendre ou de s’épancher mais aussi de s’affirmer comme homme parmi les hommes, objet d’étude. C’est également reconnaître l’universalité du caractère humain.

Cette universalité reconnue doit pourtant se heurter à l’individu qui se perçoit en entité particulière, singulière et dont la pensée est unique. Puisqu’il réagit face à une situation donnée, répondant à des critères spatio-temporels spécifiques, et qu’il appréhende cette situation en fonction d’un vécu personnel, chaque être semble doté d’une façon de percevoir et de recevoir le monde d’une façon différente. En effet, difficile d’affirmer et de soutenir que nous réagissons tous, exactement de la même manière face aux situations que nous vivons. Il n’y aurait alors qu’un type d’humain et chaque jour nous prouve que ce n’est pas le cas. Bien qu’il y ait quelques ressemblances, des grandes lignes communes, les hommes ne sont pas mus par un instinct mais bien par une réflexion, ce qui favorise l’éventail des caractères. Aussi, certains, plus secrets pourront trouver dans l’écriture d’un journal intime le moyen de s’épancher sur leurs états de vie sans pour autant vouloir diffuser leurs états d’âme. Le journal intime est cet objet que l’on écrit pour soi, que l’on relit parfois et qui, souvent, fait l’objet d’une quête désespérée de la part des proches curieux. C’est cet objet que l’on cache, que l’on ferme à clé, cadenasse et que l’on rouvre chaque soir pour le continuer. Le diariste (celui qui écrit un journal intime) couche sur le papier ses jours afin de les détacher de lui tout en en gardant matériellement le souvenir. Il écrit les évènements marquants du quotidien, les faits surprenants de l’ordinaire.

Du 12 juin 1942 au 1er août 1944, alors qu’elle est recluse dans une annexe de fortune à Amsterdam avec sa famille et des amis, Anne Frank compile ses pensées dans un Journal. Même si elle pensait utiliser son journal comme base d’écriture d’un roman, le carnet dans lequel elle écrivait chaque jour n’était destiné qu’à elle-même. C’est au retour du camp de concentration que son père, Otto Frank, seul survivant de la famille, récupère le journal de la jeune fille et décide, après avoir longtemps hésité, de le publier. Si on reconnaît tous aujourd’hui la valeur de ce témoignage puisque nous sommes bouleversés par ce que nous lisons, nous comprenons également les hésitations du père d’Anne avant la publication. Devenue voix des anonymes morts dans les camps de concentration et d’extermination, Anne cherchait avant tout à comprendre le monde qui l’entourait pendant cette période historique complexe mais aussi pendant son adolescence – sa construction personnelle vers un adulte en devenir. Sont jetés pêle-mêle des réflexions sur le contexte de vie et sur sa vie quotidienne :

« Comme on ne comprendra rien à ce que je raconte à Kitty si je commence de but en blanc, il faut que je résume l’histoire de ma vie, quoi qu’il m’en coûte.
Mon père, le plus chou des petits papas que j’aie jamais rencontrés, avait déjà trente-six ans quand il a épousé ma mère, qui en avait alors vingt-cinq. Ma soeur Margot est née en 1926, à Francfort-sur-le-Main en Allemagne. Le 12 juin 1929, c’était mon tour.

J’ai habité Francfort jusqu’à l’âge de quatre ans.

Comme nous sommes juifs à cent pour cent, mon père est venu en Hollande en 1933, où il a été nommé directeur de la société néerlandaise Opekta, spécialisée dans la préparation de confitures. Ma mère, Edith Frank-Holländer, est venue le rejoindre en Hollande en septembre. Margot et moi sommes allées à Aix-la-Chapelle, où habitait notre grand-mère. Margot est venue en Hollande en décembre et moi en février et on m’a mise sur la table, parmi les cadeaux d’anniversaire de Margot. » [1]

Ecrire, pour celui qui écrit semble être alors le moyen de garder une trace d’un vécu. Comme l’affirme Anne Frank, qui pense que nous ne pourrons comprendre ce qu’elle raconte à son journal, il est nécessaire de se raconter. C’est l’utilisation du verbe falloir qui intrigue dans cet extrait, la jeune fille est poussée par l’envie irrépressible de se raconter sans pourtant parler à quiconque. C’est que, dans ce type de configuration, l’objet livre se substitue à l’oreille attentive. L’auteur, le diariste, trouve dans son ouvrage un réconfort, un récepteur qui ne peut s’opposer aux confidences, qui ne peut les remettre en question. Serait-ce alors préfigurer du lecteur idéal de l’autobiographie ?

II. Une expérience rassurante – ou non

a. Un lecteur confident

Rousseau

b. Empathie

Primo Levi

c. Devoir de mémoire

Jorge Semprun

 

III. Éliminer une part de fiction

a. Ne pas déformer le réel

Rembrandt

b. Souvenirs et sentiments : le problème de l’ordinaire

Gary – Courbet

c. Se réinventer dans l’extravagant / l’extraordinaire

Norman Rockwell



[1] Anne Frank, Le Journal d’Anne Frank.