Raconter ses blessures de l’enfance permet-il de les guérir ?

 

Se raconter c’est délivrer une partie de soi à un autre, à autrui. C’est lui raconter une partie de vie, une expérience, un savoir acquis au grès de pratiques personnelles. Or, l’être humain se construit tant par ses moments de joie que par ses moments de peine et ce sont parfois les douleurs qu’il a ressentie qui forgent son caractère et sa façon de percevoir le monde et les autres. Aussi, la blessure semble aussi nécessaire dans la construction de l’individu que tous les autres sentiments éprouvés. Pourtant, certaines blessures, surtout celles de l’enfance, peuvent être traumatiques et modeler l’adulte en devenir de façon irrémédiable. Sans aller jusqu’aux témoignages des enfants soldats ou des enfants sauvages l’Homme s’empare parfois de la littérature afin de transmettre à ses semblables les éléments qui ont construit son enfance pour tenter de comprendre la personne qu’il est devenu et pourquoi pas d’en guérir. Aussi, la question est simple : le fait de raconter ses blessures de l’enfance permet-il vraiment d’en guérir ?

Le fait de raconter les blessures de l’enfance semble permettre de se comprendre, cela permet également de donner l’opportunité à autrui de porter un regard neutre, bienveillant ou hostile sur le fait vécu. Pourtant, se soigner des blessures de l’enfance reste une entreprise de longue haleine.

         Chaque Homme a connu dans son enfance des blessures qui lui ont permis de se construire. Certains, en choisissant d’écrire une autobiographie, livrent leurs secrets les plus intimes afin de partager leurs expériences avec un public lecteur (qui peut être voyeur, juge ou confident). Par ce biais, l’auteur (qui est aussi le narrateur et le personnage) parvient à poser une distance nécessaire entre les faits vécus et les émotions ressenties alors et la résonnance du fait sur la vie future. C’est le temps qui devient alors le facteur premier de la compréhension. Romain Gary a fait le choix de rendre public un souvenir d’enfance traumatisant et la distance entre l’enfant et l’adulte apparaît dans l’ironie présente tout au long du texte. L’événement le plus marquant de La Promesse de l’Aube demeure sans doute la rencontre avec la jeune et cruelle Valentine pour qui l’auteur réalisa ce qu’il nommera, avec son regard d’adulte complaisant : des « prouesses ». Après avoir avalé des escargots, de la terre et finalement une chaussure, l’auteur revient, quelques trente années plus tard sur ce qu’il perçoit comme un exploit mais aussi comme une cruelle blessure dont il mettra du temps à se remettre. Evidemment, il est nécessaire de nuancer cette blessure dans le sens où elle n’est pas aussi traumatique qu’un viol ou qu’une violence. Néanmoins, si l’auteur éprouve le besoin de le raconter c’est qu’il considère cet événement comme fondateur dans son parcours.

Or, du fait de se raconter, l’auteur donne l’opportunité au lecteur de porter un regard sur son histoire. Il peut non seulement permettre de mieux comprendre une série d’action ou un choix particulier. C’est d’ailleurs pour cela que la première autobiographie est née sous la plume de Jean-Jacques de Rousseau. Afin d’expliquer autant ses œuvres philosophiques comme Le Contrat social ou l’Emile ou de l’éducation que ses actions de vie moins glorieuses (l’abandon de trois enfants) le philosophe du XVIIIe siècle rédige ses Confessions. Il se présente devant le lecteur comme il se présenterait devant Dieu en avouant : « Je forme une entreprise qui n’eût jamais d’exemple […] » et en reprenant les codes religieux de la confession religieuse.  Le lecteur devient alors le garant de l’esprit de l’auteur et ce dernier se livre sur ses actions, des plus positives aux plus négatives, en incluant également les moments de honte. Il raconte alors l’épisode des peignes cassés et avoue avoir ressenti lors de sa punition (une fessée) un sentiment nouveau, une pulsion qui le poussait à apprécier l’instant de la sanction. En lisant cela, le lecteur peut, à l’aide de son esprit critique, fustiger ou pardonner l’auteur de son acte.

 

III. Se soigner des blessures de l’enfance reste une entreprise de longue haleine