Les obsèques de la lionne est la quatorzième fable du livre VII écrite par Jean de La Fontaine en 1678. Dans le contexte de la monarchie absolue, dirigée par Louis XIV, autrement surnommé le roi soleil, cette fable, comme beaucoup d'autres, vise à critiquer le pouvoir en place et, ici plus particulièrement, la société qui gravite autour du roi : ceux que l'on nommait alors la cour, composée de courtisans. Ces derniers sont décriés, qualifiés de "peuple caméléon, peuple singe du maître". Si la métaphore animale est utlisée dans ce vers, elle l'est en fait tout au long de la fable puisque Jean de la Fontaine use l'anthropomorphisme en donnant aux animaux des réactions humaines afin de mieux critiquer ces derniers et surtout d'éviter la censure. De fait, le pouvoir politique absolu, de droit divin, se donnait à ce moment-là, la possibilité de faire interdire certains ouvrages qu'il jugeait immoraux ou contraire à la valorisation des idées politiques ou au pouvoir lui-même. Ainsi, si elle est souvent censurée, cela voudrait-il dire que la satire a un pouvoir tel que la puissance politique doive s'en méfier ? Autrement dit, les mots sont-ils puissants, et comment ?

Dans un premier temps, et afin de comprendre les enjeux de la satire, nous procéderons à l'étude de l'évolution de ce genre littéraire, depuis ses origines (Juvénal, Cicéron...) jusqu'à nos jours (Charlie Hebdo) en passant par les oeuvres majeures françaises (Jean de La Fontaine, Jean-Baptiste Poquelin dit Molière, François-Marie Arouet dit Voltaire, Emile Zola) et étrangères (Mark Twain, Aldoux Huxley, George Orwell). Dans un deuxième temps nous analyserons la portée politique d'un texte satirique et la manière dont il trouve sa place, dans ou en dehors de sa société et des sociétés futures. Enfin, dans un troisième temps, nous réfléchirons à la nécessité de porter un regard critique sur notre société contemporaine, de comprende les enjeux d'un regard critique argumenté.

Pourquoi l'homme critique-t-il la société dans laquelle il vit ? Il s'agit tout d'abord de bien comprendre le sens du mot "critique" puisque, force d'utilisation péjoratives, il a pris un sens négatif dans le langage courant. Or, le termer "critique " est directement issu du mot "crise". Ils ont tout deux la même étymologie : "crisis", cet instant de bascule entre une phase ascendante et une phase descendante. Ce point le plus haut, c'est-à-dire littéralement le moment de la crise est nommé "l'acmé", en anglais "the climax". La critique intervient alors dans des moments de crise : qu'elle soit là pour la provoquer ou pour la résoudre, elle demeure attachée à ce moment de tension. Si l'on attribue la paternité de la satire à Archiloque de Paros (auteur grec, -712 avant J.C.) c'est avec Juvénal (auteur latin, 1er siècle après J.C.) que la violence de la satire a trouvé son style. Mais qu'est-ce qu'une satire ? Le dictionnaire Larousse propose la définition suivante en trois points :

  • Pièce de vers où l'auteur attaque les vices et les ridicules de son temps.
  • Pamphlet ordinairement mêlé de prose et de vers, dans lequel on s'attaque aux mœurs publiques.
  • Écrit, propos, œuvre par lesquels on raille ou on critique vivement quelqu'un ou quelque chose

Grâce à cette succession de définition, c'est la chronologie de l'évolution de la satire qui se fait jour. D'abord pièce en vers, ells singe et révèle les travers de la société afin de les rendre ridicules. L'utilisation du vers permet de retenir la pièce et, dans un société où l'écrit n'est maîtrisée que par une infime partie de la population, celle-ci peut circuler à loisir par le bouche à oreille qui ne nécessite pas de savoir lire. Parfois, elle sera même reprise en chanson, deviendront des chansons satiriques ou bachiques (en l'honneur du dieu Bacchus - équivalent latin du dieu grec Dionysos, le dieu de l'ivresse et du vin). L'extrait suivant prouve cette propension mnémotechnique du texte satirique :

Les malades ici, dans leur repos troublés,
Succombent la plupart d’insomnie accablés.
C’est leur faute, il est vrai, c’est l’excès de la table
Qui chargeant l’estomac d’un poids insupportable,
Y fait naître, y nourrit un feu séditieux ;
Mais fût-on plus frugal, en dormirait-on mieux ?
Les maisons à loyer n’ont pas de nuit tranquille :
Ce n’est qu’à prix d’argent qu’on dort en cette ville.
Voilà ce qui nous tue. À peine le matin, De fatigue épuisé, je m’assoupis enfin,
Que vingt chars accrochés s’arrêtent à ma porte :
Aux cris des muletiers que la fureur transporte,
Aux clameurs dont je sens tout mon grabat trembler,
Les phoques et Drusus cesseraient de ronfler.

Juvénal, Satires, Satire III

Les rimes suivies facilitent la mémorisation des paroles. Il en est de même de l'alexandrin. Ce que critique Juvénal ici, ce n'est pas uniquement les malades atteint du mal de gourmandise et qui, du fait de ce vice auraient des troubles de digestion, c'est aussi et peut-être surtout ce qui cause ce mal, à savoir que les riches et les pauvres ne dorment pas, mais leur insomnie n'est pas dûe à la même cause. Pour les riches, c'est un repas trop gras et très arrosé qui causerait l'insomnie ; pour les pauvres, c'est une nuit agitée par les heurts de la nuit qui empêche le sommeil de venir. Le satiriste se place du côté des pauvres en s'incluant progressivement dans la description : depuis le "nous" jusqu'à une prise de position plus claire marquée par l'utilisation du pronom réfléchi "me". Le satiriste, en s'inculant dans son propos prend part dans la critique qu'il donne, c'est dès lors un point de vue subjectif qui est adopté, soit le regard d'un citoyen de la cité sur un fait de société. Après Juvénal, beaucoup ont pris le parti de l'offensé contre l'offenseur - souvent déterminé dans les autorités politiques et/ou religieuses. Se déterminent ainsi les oppressé et les opresseurs et le satiriste prend, de façon générale, le parti de l'oppressé. Selon les époques, et surtout à posteriori les satires permettent de constater les évolutions des moeurs. Aussi, il était très courant au Moyen-âge de composer une satire contre les femmes, accusées de moeurs légères comme nous le voyons sous les vers de Peire Cardenal (poète occitan, c. 1204) :

Je m'élève contre ce que l'on tient pour une marque d'apparat:
si vous n'y prenez garde, un jour quelque fou pensera,
si vous l'honorez d'un trop bon accueil,
que vous vous êtes amourachée de lui.
C'est pour cela, belle dame, que je vous mets en garde:
une querelle avec un fou devient bien vite déplaisante,
car au premier mot il se répandra en propos malveillants.

Aujourd'hui, la satire sur la femme est devenue bien plus doutable du point de vue moral. Les blagues sexistes sont condamnables bien qu'elles restent d'usage sous couvert de l'humour. Or, c'est là un point important de la satire, c'est qu'elle est souvent cachée par l'humour qui permet de désamorcer la critique vive tout en faisant passer le message. Sont alors utilisées les tournures ironiques ou même les procédés grotesques (caricature). C'est le choix qu'à fait Molière dans Tartuffe (1669) :

Ah ! pour être dévot, je n’en suis pas moins homme :

Et, lorsqu’on vient à voir vos célestes appas,
Un cœur se laisse prendre, et ne raisonne pas.

Je sais qu’un tel discours de moi paraît étrange :
Mais, madame, après tout, je ne suis pas un ange ;
Et, si vous condamnez l’aveu que je vous fais,
Vous devez vous en prendre à vos charmants attraits.
Dès que j’en vis briller la splendeur plus qu’humaine,
De mon intérieur vous fûtes souveraine ;
De vos regards divins l’ineffable douceur
Força la résistance où s’obstinait mon cœur ;
Elle surmonta tout, jeûnes, prières, larmes,
Et tourna tous mes vœux du côté de vos charmes.

 

Lexique

fable :

monarchie absolue :

courtisans :

anthropomorphisme :

censure :

immoraux :

paternité :

singer :

propension :

mnémotechnique :